April 9, 2014

Thanos Kyriakides

Thanos Kyriakides

Suite à l’exposition Symbols & Scribbles au 104 Kléber le mois dernier, MAD Agency en profite pour faire le tour de l’exposition avec Thanos Kyriakides aka Blind Adam en présence de Chi Chi Menendez, Anatole Maggiar et Boris Lévy. L’occasion d’en découvrir plus sur le travail et les inspirations de Thanos.


Pourrais-tu nous expliquer le concept de Blind Adam?

-”C’est un personnage hautement contradictoire qui marche dans la ville tout nu. Il est nu et aveugle, tout le monde peut le voir mais lui ne peut pas mesurer les réactions des gens qui l’entourent.”

Est-il lié au personnage central de ton film Ghond? (film réalisé par Thanos ndlr)

-”D’une certaine manière, oui, sauf que dans Ghond il n’y à pas de spectateurs. Ce personnage m’est apparu dans un rêve que j’ai fait au début du projet et qui m’en à apporté le titre: Blind Adam. C’est assez représentatif de ma manière de travailler: le titre apparait en premier suivi de la vision de l’installation terminée et c’est à ce moment là que je m’y mets. Tout est construit dans mon esprit avant de me lancer.”

Je crois qu’il est important que tu nous explique si la perte de tes facultés visuelles ont influencé ton travail, car pour avoir beaucoup discuté avec toi on se rend compte que ce n’est pas forcément le cas…

-”Oui en effet, mon travail est beaucoup plus personnel que ça, la cécité n’entre pas vraiment en jeu car quand j’ai un projet ou une installation en tête je les construit dans mon esprit avant de les réaliser… J’ai ma propre vision, et pour moi être aveugle n’est qu’une limitation parmis d’autres.”

Quel est ton rythme lorsque tu travaille sur des pièces?

-”Frénétique! En général je me réveille assez tard, vers midi pour travailler jusqu’à tard dans la nuit. Certaines nuits je termine vers trois heures du matin, et l’été à Athènes il m’arrive de me réveiller tôt, vers 7h pour travailler dans la fraicheur matinale. En général je préfère ne pas écouter de musique. Je préfère le silence lorsque je travaille, je me concentre mieux. Mes procédés sont complètement mécaniques, je dois atteindre un certain rythme, une sorte de transe lorsque je tresse et noue les pièces.

Parfois je me sens un peu comme un robot surtout pour les grandes installations, que je travaille au coin d’une pièce, contre un mur. Pour Melting Safety qui m’à pris 5 mois de travail, j’avais parfois l’impression de me punir!

Parles nous de Melting Safety:

-”Melting Safety est une pièce très complexe et très mystérieuse… Au début elle devait avoir une autre forme, un peu comme une pagode ou une tente sous laquelle on pourrait se reposer et un autre nom: Nocturnal Pavillion, en fait je me suis rendu compte que selon la manière de l’accrocher la pièce pouvait totalement changer d’intention et de sens. C’est au bout de plusieurs essais que je lui ai trouvé sa forme actuelle.”

“Melting Safety représente pour moi tout ce qui se désagrège pour laisser apparaître les insécurités de la vie. C’est censé être un filet de secours, comme pour les trapézistes, mais le filet en lui même coule et n’est pas capable de soutenir quoi que ce soit.”

“J’ai travaillé sur cette pièce à un moment difficile pour moi, je venais de me séparer et je n’étais pas dans le meilleur état d’esprit. Il y à quelque chose de vorace dans cette pièce, légèrement monstrueuse qui fait penser à une toile d’araignée géante ou à une plante carnivore. Comparé à l’installation Sanctuary avec ses colonnes majestueuses et calmes on sent tout de suite la différence entre ces deux périodes de ma vie…”

D’ou vient l’inspiration pour Sanctuary?

-”Tout à commencé un soir d’été lorsque j’ai pu à la lumière de la pleine lune faire une visite du Parthénon. Le temple était illuminé par la lumière argentée de la Lune et une aura mystique se dégageait de l’ensemble. Le Parthénon est situé sur l’Acropole et domine complètement la ville d’Athènes, lorsqu’on est là haut on à l’impression d’être pratiquement dans les nuages. On se rapproche ainsi du divin, et Sanctuary reflète ce besoin très humain de se rapprocher du ciel, du sacré. Cette recherche de la symétrie et la beauté… pour moi l’identité même du Parthénon est ce lien qui unit les hommes au divin.”

“Aussi, dans mon travail -et particulièrement pour Sanctuary- le côté tactile des pièces est très important. Dans les colonnes, on se rapproche beaucoup de la technique du chapelet, mon travail est très lié au concept du chapelet. J’encourage d’ailleurs le public à s’approcher de certaines pièces pour venir toucher les noeuds et comprendre le rythme que j’imprime sur ces pièces.”

Et les Diary Pages dont nous n’avons pas encore parlé mais qui furent reçues avec beaucoup d’enthousiasme?

-”Les toiles furent un vrai challenge. C’était mes premières toiles grand format et avec mon manque de vision il était difficile pour moi de gérer les dimensions pour créer ma composition. J’ai engagé un assistant qui m’à tendu des fils horizontaux à travers toute la toile à intervalles réguliers, comme les lignes d’un cahier ou d’une partition de musique. Je m’en suis servi comme un guide, comme un chemin. À la différence de Melting Safety ou Sanctuary ou les noeuds sont tous connectés entre eux, travailler sur une surface plane en deux dimensions était une vraie contrainte.”

Les Diary Pages évoquent l’idée d’un système d’écriture, est-il vraiment possible de déchiffrer les inscriptions qui sont brodées sur les toiles?

-”En fait c’est plutôt une approche Dadaiste au language, les inscriptions n’ont pas de sens à proprement parler mais sont à traiter comme des rythmes que chacun est libre d’interpréter à sa guise. Bien qu’inspiré du Braille et du Quipu, ce n’est pas un alphabet ou un système de language. Le sujet est très personnel, les toiles ont été réalisées à un moment très intense de ma vie. D’une certaine manière ce sont des lettres d’amour; je trouve que lorsqu’on écrit ce genre de lettres on est très concentré et d’ailleurs j’ai hésité initialement pour les titres entre Diary Pages et Love Letters…”


Thanos participera cet été au programme de résidence Asnières Mon Amour à la SIRA.